Wallace et Gromit : l’histoire d’une IA maléfique qui voulait déconnecter l’Homme de la nature…

En mettant en scène la nature domestiquée que représente le jardin, le nouveau film Wallace et Gromit prévient que l’intelligence artificielle (IA) ne doit pas échapper à l’Homme. Au contraire, nous devrions pleinement la prendre en main afin qu’elle coïncide avec nos desseins écologistes.
La peur de l’avion est une peur saine

La peur de l’avion n’a rien d’anormal. En fait, elle serait même plutôt bénéfique pour le climat et nourrirait un rejet idéologiquement construit de l’aviation du XXIème siècle.
LGV Sud-Ouest : un projet gigantesque qui questionne

La ligne grande vitesse (LGV) du Sud Ouest est de plus en plus contestée. Il y a une semaine, les Soulèvements de la Terre ont rejoint la lutte, élevant la portée médiatique de cette dernière qui dure désormais depuis 30 ans. Mais qu’en est-il vraiment de ce projet de 327 kilomètres de long ? Si le train est globalement un allié de la transition écologique, nous devons rester lucides quant aux projets qui le concernent. Enquête.
Inégalités salariales : pourquoi les femmes travaillent moins que les hommes ?

Inégalités salariales : pourquoi les femmes travaillent moins que les hommes ? Publié le21 septembre 2024 Crédit : Freepik Inégalités salariales : pourquoi les femmes travaillent moins que les hommes ? Selon l’Insee, les femmes françaises perçoivent un salaire inférieur de 24% à celui des hommes (Insee, 2023). Pour obtenir ce chiffre, on additionne tous les salaires annuels des deux sexes et on les compare. Une telle différence est-elle vraiment illégitime quand on sait que les femmes travaillent moins et occupent des postes moins rémunérés ? Lorsqu’on rééquilibre le plus possible les situations comparées, on obtient une différence de 4,3 % (Ibid) dans le secteur privé, voire de 2,7 % (The Economist, 2017 [en]). Ben voilà il n’y avait pas besoin de s’inquiéter ! Ce paragraphe, j’aurais pu l’écrire il y a deux ou trois ans, mais entre temps, j’ai réfléchi. A l’époque j’avais vu la vidéo du Raptor intitulée : « Le MENSONGE des Inégalités Salariales Hommes Femmes ». Il m’avait convaincu et j’avais même partagé ses arguments à mes amis. Quand je regarde cette vidéo aujourd’hui, je la trouve furieusement idéologique et partielle. Toute la subtilité relève dans une question : pourquoi les femmes sont-elles moins bien payées ? La réponse est mathématique : moins de volume de travail et travail moins rémunérateur. Une réponse simple, efficace, qui enterre la question. Laissez-moi la déterrer, car elle est toujours vivante. De quoi parle-t-on déjà ? Revenons-en au début de la démonstration. En effet, en 2021 dans le secteur privé le revenu des femmes était en moyenne de 24,4% inférieur à celui des hommes. A cette étape tout le monde est d’accord étant donné la renommée de l’Insee. Ce fait est expliqué par deux principales raisons : Premièrement, les femmes travaillent moins que les hommes. On parle d’inégalité de volume de travail. Si on rééquilibre le volume de travail en l’analysant en équivalent temps plein (eqtp), on obtient une différence de 15,5% en faveur des hommes. Deuxièmement, les femmes occupent des métiers moins bien rémunérés à volume de travail équivalent, que ce soit du fait du secteur ou du fait de la place dans la hiérarchie. Selon l’Insee, en 2017, « 68 % de l’écart [en eqtp] provient du fait que les femmes et les hommes n’occupent pas les mêmes postes » (Insee, 2017). Lorsque nous avons intellectuellement éliminé ces deux problèmes, il reste un résidu inégalitaire (le fameux 4,3% du secteur privé) qui peut s’expliquer par un tas de différents facteurs dont des différences de productivité, de diplôme, de négociation salariale, ou encore par de la discrimination. Soit autant de facteurs difficilement quantifiables aux conséquences faibles qui me semblent moins intéressants. En tentant de vous expliquer l’inégalité salariale via le temps de travail et le choix du métier, je crois (re)donner sa réelle importance à la question. Elles travaillent moins Pour expliquer leur volume de travail moindre, on dit souvent que les femmes concilient vie de famille et vie professionnelle. La réalité est différente. D’abord, « vie familiale » est un terme imprécis qui ne dit rien des responsabilités qu’implique leur rôle de mère. En outre, les femmes passent plus de temps à s’occuper des enfants ou des tâches domestiques que leur conjoint. L’effet naissance n’est plus à prouver (Coudin et al, 2019), mais s’arrêter à cette explication est insuffisant. Alors même que leurs enfants deviennent plus indépendants, les femmes travaillent toujours moins que les hommes et l’écart ne se réduit pas (Insee, 2023). De plus, même les femmes de moins de 25 ans travaillent moins que leurs homologues masculins alors qu’en moyenne, les femmes accouchent de leur premier enfant à l’âge de 28 ans (Insee, 2012). Pour résoudre ce mystère, il faut enquêter auprès des salariés en temps partiel. Quand un enfant nait, la femme s’occupe de lui au détriment de sa vie professionnelle. C’est l’”effet parenté” notamment développé par Claudia Goldin, prix Nobel d’économie. Infographie : JOHAN JARNESTAD / THE ROYAL SWEDISH ACADEMY OF SCIENCES Temps partiel Il existe un lien clair et intergénérationnel entre les femmes et le travail à temps partiel. En outre, 28% des salariées travaillent en temps partiel et 79,3% des salariés à temps partiel sont des femmes (Insee, 2022). Et contrairement aux idées reçues, le temps partiel n’est pas l’outil magique – pour ceux qui privilégient des rôles sexuées – qui permettrait de donner aux femmes le temps de s’occuper de leur enfant et de leur maison. La distinction qui existe entre temps partiel choisi et contraint est intéressante mais très floue. En outre, on peut choisir d’exercer un métier à temps partiel mais ne pas pouvoir augmenter son volume de travail par la suite (temps partiel contraint). De plus, la particule « choisi » est beaucoup débattue puisqu’en effet, le choix pour une mère seule de moins travailler parait moins libre que le choix d’une femme sans enfant qui travaillerait moins pour avoir plus de temps libre. D’ailleurs l’Insee a beaucoup changé ses questions au cours de ses différentes enquêtes. C’est pourquoi je n’en parlerai pas. Lors de sa dernière enquête l’Insee s’est concentrée sur les raisons du temps partiel. Ces statistiques permettent de briser le mythe de la femme conciliant vie de famille et vie professionnelle. Il y a en réalité deux principales raisons au temps partiel. 28,6% des femmes à temps partiel le sont « pour s’occuper de ses enfants ou d’un proche » alors que 27,2% le sont faute d’avoir trouvé un emploi à temps complet (Insee, 2022). On remarque également la part non négligeable de femmes travaillant à temps partiel « pour avoir du temps libre » (15,9%). « Si le travail à temps partiel occupe une place aussi importante, c’est parce que le recrutement se fait d’emblée à temps partiel : pour nombre d’emplois peu ou pas qualifiés, on embauche presque toujours à temps partiel pour ensuite, éventuellement, transformer le contrat de travail en un temps plein. Ceci ne signifie pas que tous les salarié-e-s sont embauché-e-s à temps partiel, mais que tous les emplois à temps partiel résultent d’une embauche. Dans ce système, le passage du temps partiel au temps plein se fait
Pourquoi la criminalité est-elle plus importante en banlieue ?

Pourquoi la criminalité est-elle plus importante en banlieue ? Publié le13 juillet 2024 Le Pavé Neuf, Noisy-le-Grand, 2015 – Lorent Kronental Pourquoi la criminalité est-elle plus importante en banlieue ? La criminalité peut être expliquée par l’environnement. Quand on explique que la pauvreté est un facteur de la criminalité, on se heurte toujours à cet argument à l’allure implacable : le monde rural pauvre est moins criminel que les quartiers urbains pauvres. Si tous les pauvres étaient des criminels, la carte de la pauvreté calquerait avec celle de criminalité, or on voit bien que ce n’est pas exactement le cas. Le fait que la ville abrite à la fois les plus pauvres et les plus riches ne suffit pas non plus à expliquer ce phénomène – même s’il est déjà plus intéressant. En fait, on ne peut pas résoudre ce paradoxe si l’on n’aborde uniquement le fait criminel par le prisme économique. Il nous faut changer de focale. D’aucuns pensent déjà à l’argument culturel : il y aurait plus de criminalité en banlieue à cause de la culture de ses habitants. Dans un prochain article, j’interrogerai la force de cet argument, mais dans ces lignes, j’essaierai plutôt de montrer que ce qui conduit au crime ce n’est pas la population et sa culture propre, mais l’environnement ; pas le contenu, mais le contenant. Quel mal habite donc la ville pour que cette dernière contamine ses habitants d’une soif de crime ? Est-elle le « bouillon de culture » [1] dans lequel les délinquants se construisent et se révèlent ? Dans le film New York 1997 (1981), l’île de Manhattan est devenue une prison. Elle devient l’environnement naturel de toute sorte de criminels. Il n’y a plus de loi et les hommes se livrent aux pires violences. Désorganisation sociale Dans la première moitié du XXe siècle, l’Ecole de Chicago [2] s’est particulièrement distinguée par une théorie : celle de la désorganisation sociale. Elle stipule que la communauté doit maintenir ses membres à l’intérieur d’elle afin de prévenir le crime. Le contexte spatial est au cœur de la compréhension du crime. Le contrôle social est un fabuleux frein au crime (Felson & van Dijk, 1993). Si les individus sont solidement liés à une communauté (comme la famille [3], ou dans une forme plus extrême – et contestable -, l’Etat-Léviathan imaginé par Hobes), ils seront empêchés de flirter avec le crime. La désorganisation sociale ne conduit pas au chaos, mais elle met les habitants d’un territoire dans une position fragile : « [Ces quartiers] exposent leurs membres à des situations criminelles probablement plus fréquentes, ce qui oblige les habitants à adopter une posture de négociation et de transaction » (Jean Luc Besson, 2005). La désorganisation sociale peut produire de la violence. Contrôle social Or, c’est justement en ville que les habitants et en particulier les jeunes sont moins contrôlés par la communauté. L’interconnaissance est moins forte et on est bien plus anonyme dans la ville que dans un quartier rural. Certains portent d’ailleurs cet anonymat en détestation. Ici, le philosophe Thierry Paquot parlant des grands ensembles : « On s’y enferme ; on ne partage ensemble, avec ses voisins, que la nuisance sonore, les cages d’escaliers mal entretenues, les ascenseurs poussifs et régulièrement en panne, les espaces verts lépreux, les parkings anxiogènes, lesjeunes (en un seul mot) qui s’approprient le hall d’entrée, parlent fort, vident des bières, traficotent, se moquent des autres » (Paquot, 2019). Le philosophe porte un regard négatif sur le grand ensemble car il fait croire qu’il unit les gens alors qu’il les écarte. Pour un ancien délinquant et habitant de grand ensemble qui se confie sur France tv, il faudrait même « raser toutes ces tours et remettre des trucs à taille humaine ». Dans Orange Mécanique (Stanley Kubrick, 1971), le principal protagoniste, Alex, se sent surpuissant, il laisse libre cours à ses pulsions de violence. Ses parents sont très laxistes, et notamment sa mère qui lui permet de sécher les cours et croit naïvement que son fils fait des petits boulots la nuit. Alex est hors de contrôle, littéralement. Il habite d’ailleurs dans l’immeuble « 18 A de l’alignement nord », un grand ensemble de banlieue – dont les parties communes sont délabrées, ce qui évoque d’une certaine manière la théorie de la vitre brisée [4]. Alex et sa bande se servent dans le supermarché du crime comme si tout était gratuit ; on le voit d’ailleurs très bien lorsqu’il se promène dans une sorte de marché et qu’il prend un journal pour le reposer 10 mètres plus loin. C’est l’Etat qui vient le rappeler à l’ordre de manière ultraviolente, poussée à l’extrême, en l’enfermant et le forçant à repulser tout comportement délinquant. Une question d’opportunité En fait, les milieux urbains abritent plus d’opportunités criminelles, mais pas forcément moins de délinquants. Dans les milieux ruraux, les délinquants n’ont simplement pas l’opportunité de commettre un crime. On aborde ici à la théorie des opportunités développée par Felson et Cohen en 1979 qui détermine trois facteurs pour qu’il y ait passage à l’acte : un délinquant motivé, une cible intéressante et l’absence de gardien capable de prévenir ou d’empêcher le passage à l’acte. Par exemple, un délinquant commettra moins d’atteintes aux personnes à la campagne parce qu’il rencontrera tout simplement moins de potentielles victimes. « Dans les villes, les zones à haut revenu qui voisinent les zones à faible revenu peuvent enregistrer un taux élevé de criminalité. Par ailleurs, des zones rurales à faible revenu peuvent avoir un taux de criminalité faible, parce qu’il y a peu à voler et que les distances sont grandes ». Felson & van Dijk, op cit Comme le fait justement remarquer David Tieleman architecte spécialisé sur les questions de criminologie, « la matérialité de l’environnement [distingue] l’espace privé de l’espace public, par exemple, et [permet] dans un second temps de déterminer la dimension criminelle ou délinquante d’un comportement » (David Tieleman, 2022). Dans certaines zones rurales, les seuls espaces publics sont les trottoirs et les routes quand ils font défaut. Ce qui est autorisé dans l’espace privé peut l’être beaucoup moins dans
Une France sans nucléaire est-elle possible ?

Une France sans nucléaire est-elle possible ? Publié le1 juillet 2024 Jean-Luc Mélenchon (à droite) avec l’ingénieur spécialiste des éoliennes marines, Bertrand Alessandrini, le 14 janvier 2022, au large de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique). © Stéphane Burlot/Reporterre Une France sans nucléaire est-elle possible ? Chez Ecolucide [i], on a longtemps défendu le nucléaire. C’est d’ailleurs dans cette optique qu’est né le média. Mais aujourd’hui, alors que nous sommes en pleine période d’élections législatives, nous pensons qu’il est nécessaire de discuter du nucléaire, de le remettre en cause pour mieux l’apprécier. Jouissant d’un appui solide des Français, de nombreux partis politiques ont embrassé l’atome. Mais tels Icare, certains pourraient se brûler les ailes à trop s’approcher du soleil que représente l’énergie nucléaire. Le Rassemblement National est ainsi devenu la risée des experts quand Marine Le Pen a annoncé vouloir construire 20 EPR d’ici 2036. « C’est plus que ce que la filière nucléaire réclame et ne saura faire, et il est complètement irréaliste de penser que ces réacteurs pourraient être construits dans de tels délais », explique à L’Express Nicolas Goldberg, responsable énergie au think tank Terra Nova et consultant dans le secteur. A l’inverse, le Nouveau Front Populaire s’est attiré les foudres de bien des Français en masquant le sujet du nucléaire [1]. “Quel est donc ce parti se disant écolo qui ne parle pas de nucléaire ?” pouvait-on entendre. Mais le nucléaire est-il un argument rédhibitoire ? Après avoir montré en quoi nous pouvons nous en passer, nous nous demanderons si c’est un choix souhaitable. Un scénario 100% renouvelable Sa place dans le mix électrique français est telle qu’on tendrait presque à oublier que le nucléaire n’est pas indispensable. Dans sa synthèse des Futurs énergétiques 2050, RTE a imaginé six scénarios de mix électrique, allant du 100% renouvelable (M0) au mi-nucléaire mi-renouvelable (N03). D’un côté on a donc RTE, le gestionnaire de réseau de transport d’électricité français, qui dit que le sans nucléaire est possible, et de l’autre une ribambelle de commentateurs qui écartent tout parti politique ne mettant pas l’atome sur un piédestal. L’ensemble des 6 scénarios imaginés par RTE. Nous nous concentrerons sur le scénario M0 qui parie sur un mix 100% renouvelable en 2050. Explorons rapidement les tenants d’un mix sans nucléaire en 2050. Vous êtes sûrement nombreux à vous demander comment un mix sans nucléaire et sans centrale thermique polluante est réaliste. En effet, l’Allemagne a déjà investi dans ce pari du sans nucléaire, un pari perdant puisque c’est le charbon – bien plus polluant – qui a pris la place du nucléaire. RTE prévoit évidemment un autre scénario pour la France. Un deuxième défi consiste à trouver un moyen de sécuriser le réseau, c’est-à-dire d’être capable d’alimenter les Français et les infrastructures. Cependant, s’il n’y a que des éoliennes et des panneaux solaires, l’électricité produite sera au bon vouloir du vent et du soleil. RTE insiste : gérer des cycles jour/nuit et de très grandes différences de production est « un défi technique majeur. […] Le système doit notamment pouvoir absorber des périodes de plusieurs semaines consécutives sans vent en déstockant de l’énergie, ce que des batteries ou une gestion intelligente de la demande ne permettront pas de réaliser » (p. 34 -35). D’ailleurs, les rythmes de développement des énergies renouvelables (éolien terrestre et offshore et énergie solaire) devront être très importants, et même « plus rapides que ceux des pays européens les plus dynamiques » (p.28). C’est un véritable défi technique qui a des chances de rater. Selon RTE, « il n’existe pas d’autre moyen [pour faire face au problème de l’intermittence] que les centrales nucléaires ou les centrales thermiques utilisant des stocks de gaz décarbonés » (p. 35). C’est ce qu’on appelle des solutions de « back-up », de renfort. Le dilemme se pose alors entre le nucléaire et les “gaz décarbonés” (parfois dits gaz verts). Par cette expression RTE entend « l’hydrogène bas-carbone, le biométhane, le méthane de synthèse ou le méthane fossile associé à un dispositif de captage et stockage du carbone (CCS) » (p. 197 [2]). Autant de méthodes de production d’énergie qui permettraient de se passer du nucléaire. Néanmoins, ces gaz verts en sont à leur balbutiements en France, et font déjà face à des défis d’acceptabilité sociale. Par exemple, si la méthanisation rejette peu de gaz à effets de serre, elle produit des odeurs nauséabondes qui compliqueraient son développement à l’échelle nationale (Stéphane CARIOU & Jean-François DESPRES, 2023, Émissions gazeuses odorantes issues de la méthanisation). A plus petite échelle, des batteries pourront également être mises en place. Les panneaux solaires les rechargeraient la journée, et on dépenserait l’énergie accumulée du soir au matin. Dans une France sans nucléaire, la flexibilité énergétique, soit la capacité d’ajuster l’offre avec la demande, deviendra un enjeu important étant donné le poids des énergies intermittentes. Souhaitable Le sans nucléaire est donc possible, mais est-il souhaitable pour autant ? La production d’électricité nucléaire par fission en France émet relativement peu de gaz à effet de serre, est plutôt pilotable, sûre, et est de plus en plus plébiscitée par les Français (75% des Français s’exprime favorablement sur la production d’électricité nucléaire, IFOP, 2022). Le hic tient en ses infrastructures vieillissantes et menacées par le changement climatique. Le risque est de paralyser le parc nucléaire avec des maintenances à répétition et donc des pertes d’énergie de plus en plus importantes. Néanmoins, les problèmes comme les solutions sont plutôt bien connus. Il faudrait davantage construire les centrales près de la mer en circuit ouvert ou bien près d’une importante source d’eau et avec des tours aéroréfrigérantes. De plus, il faudra veiller à ce que les centrales ne soient pas installées dans des zones inondables – là aussi, c’est loin d’être insolvable. Sortir du nucléaire a également un cout : « les scénarios de sortie du nucléaire dès 2050 (M0) ou fondés majoritairement sur le solaire diffus (M1) sont significativement plus onéreux que les autres options » (p. 33), écrivent bleu sur blanc les experts d’RTE dans leur synthèse. Néanmoins, on ne peut pas mettre sous le tapis les retentissants surcoûts de l’EPR de Flamanville. Selon Reporterre qui s’appuie
Meritocracy cannot exist (en)

Meritocracy cannot exist Publié le24 mars 2024 Meritocracy cannot exist (en) Court article que j’avais fait pour un travail en anglais. Il y a sans doute quelques erreurs. I see meritocracy as just about any other political system. As an aristocracy give power and strength (kratos) to the best (áristoi), a meritocracy give power in the hands of those who deserve it. Both systems seem pretty good and fair, and they would be if they really were applied. In a meritocracy, we don’t talk about the only political power, but in a more general way, all our situation (income, prestige…). Our society would be shaped by the idea of merit. The prime minister would be where he is by merit, as the baker and the homeless. This is a fatalist point of view but in theory it’s totally fair: you reap what you sow, so if you didn’t sow anything, you can’t expect to reap any fruit. Unfortunately, a meritocratic system never existed. In fact, I think that it can’t be because of its own definition. A meritocracy is a meritocracy when we deserve our situation. The question shouldn’t be “are we in meritocracy?” but “how can we tell who deserve this and who don’t?” The answer is obvious: we just must look at the merit of each person. Someone who works more in math would therefore deserve better grades than someone who works less. The link with work effort is tight.However, for some people, this is not obvious at all. Merit? What is merit? At a recent conference, the multifaceted French writer François Begaudeau called for merit to be discredited [1]. For him, everything is a question of chance, lottery, luck. The chance to be born with tastes, a particular physique, in a given society and the chance to be born in a social environment which will endow us with skills, standards and values (notably that of effort, so popular in meritocratic dogma). According to the author, we deserve nothing. In fact, it is simply a deterministic vision: since we are not masters of our actions and our social situation, we cannot deserve it. He advocates modesty and the plurality of values, not just those of the bourgeoisie. So, a child who is not good at math can very well excel in the art of football, or even reconciliation. To have the choice I think that Micheal Young could agree with this position. Talking about the sociologist, Kwame Anthony Appiah, a professor of philosophy explains that « the authors of his fictional Chelsea Manifesto – which, in The Rise of the Meritocracy, is supposed to serve as the last sign of resistance to the new order – ask for a society that “both possessed and acted upon plural values”, including kindliness, courage and sensitivity, so all had a chance to “develop his own special capacities for leading a rich life.” [2]» Maybe that’s the answer. Of course, we are all born unequal, but we can flourish in different ways. “A plausible answer is that living well means meeting the challenge set by three things: your capacities, the circumstances into which you were born, and the projects that you yourself decide are important”. We need to be able to decide what is important, and that is not the case. Why is work valued? What is valued is not a matter of chance. Work ethic did not emerge from the ground. What is valued is proper to a society. “If Einstein had been born a century earlier, he might have made no momentous contributions to his field; a Mozart who came of age in the early 20th century and trained on 12-tone rows might not have done so either. Neither might have made much use of their aptitudes had they grown up among the Amazonian Nukak”. The meritocratic dogma is a creation of capitalism because it leads to believe that we all deserve our social position. Work is valued precisely because it benefits the richest who are therefore not bothered at the top of their ivory tower and accumulate more and more capital. What is strong in meritocratic ideology is that even the weakest, the poorest believe in it. It is quite striking to see these precarious workers who are happy in their work. In his latest film which is called Perfect Days, Wim Wenders brilliantly shows us how a man can be happy even though he is at the bottom of the social hierarchy. Hirayama is a man in his sixties who spends his days cleaning public toilets in Tokyo. However, he is happier than many others who are richer. For Hirayama, the perfect life is not about making millions or having access to the latest technology, no. It consists of simple, routine days. All you need is a few cassettes and a good stack of second-hand books. Hirayama always smiles and knows how to appreciate the simple and beautiful things in life. He has fully understood how to give value to what he does, without worrying about the dominant value system. But can we all imitate this man and ignore the gaze of others? [1] La Tribune. (2023, 11 mai). François Begaudeau, la méritocratie, un mythe ? Conférence à l’École des Ponts [Vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=KRsQk6_1oRo [2] Appiah, K. A. (2023, 5 octobre). The myth of meritocracy : who really gets what they deserve ? The Guardian. https://www.theguardian.com/news/2018/oct/19/the-myth-of-meritocracy-who-really-gets-what-they-deserve
Rendre la mort visible

Rendre la mort visible Publié le4 février 2024 © wallhaven Rendre la mort visible La mort est un sujet. On essaie pourtant de la mettre sous le tapis. Au contraire, il faudrait plutôt l’appréhender comme faisant partie de la vie. Quand j’étais enfant, j’avais très peur de la mort. Pour me rassurer, on avait alors dû me dire qu’on ne partait jamais de la mémoire de ceux qui restent, qu’on ne mourait jamais en quelque sorte. Je m’étais alors imaginé que chaque fois qu’un vivant pensait à un mort, ce dernier revivait un court instant. Ce n’était pas abstrait, je pensais vraiment que le mort se réveillait et nous regardait parmi les nuages ou que sais-je encore. Je m’imaginais mort. Mes enfants allaient surement beaucoup penser à moi, peut être aussi mes petits-enfants, mais mon empreinte dans la mémoire des vivants allait irrémédiablement s’effacer complétement. Un jour, je ne me réveillerai plus. Je ne me rappelle pas si j’étais allé jusqu’à cette conclusion. La tentation de fantasmer la mort est forte. D’aucuns préfèrent imaginer que le mort part dans les étoiles et qu’il veille sur nous, qu’il s’endort paisiblement ou bien qu’il rêve à l’infini. Cette occultation de la réalité de la mort se réalise dès le plus jeune âge, certainement parce que les adultes ont connu la tristesse de la perte et veulent l’épargner à leurs enfants. Dans le film La vie est belle (1997), le père fait tout pour que son fils ne perçoive pas la mort qui plane au dessus d’eux. Mourir deux fois Norbert Elias disait dans son fameux article La solitude du mourant (1985) que « si la chaîne du souvenir se rompt, si la continuité d’une société déterminée ou de la société humaine en général est interrompue, le sens de tout ce que ses membres ont accompli au cours des millénaires, de ce qu’ils ont tenu pour précieux, disparaîtra du même coup. » On conviendra que mourir, c’est mourir deux fois ; une fois chez les vivants et une fois chez les morts. Mais, explique Elias, ce qui inquiète ce n’est pas de mourir, mais « la représentation anticipatrice de la mort. […] Pour les morts il n’y a plus ni crainte ni joie. […] On entre dans un rêve et le monde disparaît – si tout se passe bien ». Mourir ce n’est rien. Le vrai sujet concerne notre appréhension de la mort, c’est-à-dire le fait d’y réfléchir encore vivant. Elias prouve que c’est une peur récente liée à ce qu’il nomme le processus de civilisation et plus en particulier, à l’occultation de la mort. Au contraire, il faudrait rendre la mort visible car nous n’avons plus les armes pour accompagner les anciens qui meurent alors seuls, à se demander ce qu’il restera d’eux. Ceux qui meurent nous mettent mal à l’aise car ils nous rappellent notre finitude. « Je meurs », disent-ils. « Impossible », leur répondons-nous. Il y a donc incompréhension, une gêne qui nous éloigne d’eux. Nous le regrettons une fois trop tard. « La mort n’est pas effrayante […] Terribles, en revanche, peuvent être les souffrances des mourants et le deuil des vivants lorsqu’ils perdent un être cher […] La mort ne recèle aucun mystère. Elle n’ouvre aucune porte. Elle est la fin d’un être humain. Ce qui survit de lui est ce qu’il a donné aux autres hommes, ce qui se conservera dans leur mémoire. ». Norbert Elias dans La solitude du mourant, 1985 Certes, ils vont mourir, inévitablement. Tout l’enjeu est de les faire partir le sourire aux lèvres. Le problème, c’est que seuls, ils se croient sans aucune valeur. Ils sont isolés, voient une culture remplacer la leur… Sans valeur nous ne sommes plus rien. On s’imagine ainsi comme un simple débris sans âme qui n’a plus aucune utilité ici-bas. Certes, on vit encore, notre cœur bat toujours, mais on souffre. Cette situation peut d’ailleurs mener à ce que Durkheim a appelé le suicide égoïste ; l’individu n’est plus suffisamment attaché aux autres et alors il s’exile dans les plaines froides des limbes. Perte de liens De manière plus récente (ou plutôt plus récemment médiatisé), on observe également une demande de suicide assisté. Les demandeurs expliquent par exemple que plus rien ne les retient ici-bas, qu’ils devraient partir le plus vite possible pour souffrir le moins possible. Norbert Elias dirait surement que cette perte de liens est justement la conséquence de l’occultation de la mort (elle-même conséquence du processus de civilisation) et que l’association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD) est le produit de notre société individualiste. On ne s’occupe plus des mourants et ils se retrouvent donc seuls dans les derniers instants, à se demander ce qu’il restera d’eux. Cette occultation conduit à la solitude du mourant, à l’ « homo clausus ». Elias nous enjoint plutôt à rappeler leur valeur aux mourants, afin de les laisser partir l’âme en paix : « Aujourd’hui, nous nous efforçons avant tout de venir au secours des mourants en soulageant leurs souffrances et en assurant autant que possible leur bien-être physique. Par là nous leur montrons que nous n’avons pas cessé de les considérer comme des êtres humains. Toutefois dans les hôpitaux, où les tâches sont nombreuses et multiples, ces soins prennent évidemment un caractère assez mécanique et impersonnel. Les familles aussi se sentent aujourd’hui souvent embarrassées dans ces situations qui sortent de l’ordinaire et ne trouvent pas sans peine les mots qui peuvent réconforter les mourants. Il n’est pas toujours facile de montrer à des êtres qui sont en train de mourir qu’ils n’ont pas perdu toute signification pour d’autres êtres. Lorsque cela se produit, lorsqu’un homme à l’article de la mort sent qu’il ne signifie plus rien aux yeux des individus qui l’entourent, alors il meurt vraiment dans la solitude. » Norbert Elias dans La solitude du mourant, 1985 Aujourd’hui, je me demande si nous en faisons assez pour nos anciens. Les divers établissements de fin de vie (maison de retraite, ehpad) ne sont pas
« Réarmement démographique » : quand les naissances doivent servir le PIB

« Réarmement démographique » : quand les naissances doivent servir le PIB Publié le24 janvier 2024 Mardi 16 janvier, Emmanuel Macron a tenu une conférence de presse. © Jacques Witt/SIPA « Réarmement démographique » : quand les naissances doivent servir le PIB Mais que veut donc dire Macron et son « réarmement démographique » ? Voici un article long et posé qui tente d’éclairer ce qui sous tend la politique nataliste manifestement voulue par le président de la république. Macron est le roi des sorties incompréhensibles. Lors de sa dernière allocution, il s’est prononcé sur le déclin démographique record de la France. Voilà qu’il a lâché le terme fort de « réarmement démographique ». Comme on rechargerait son arme, Emmanuel Macron entend réarmer la France à grand renfort de bambins. Il aurait toujours pu le demander gentiment, avec un champ lexical plus pacifique [1], le message serait resté le même à savoir un message nataliste. En prononçant ces mots et en enjoignant les Français à faire des enfants, Emmanuel Macron ne force personne, bien évidemment ; j’imagine qu’aucun couple n’a eu de déclic au soir de l’allocution. C’est le symbole d’un tel discours qu’il faut examiner. Ces mots ne sortent pas de la bouche de n’importe qui, mais de celui qui est à la tête de l’Etat français. Ils ne pèsent donc pas le même poids. Voilà pourquoi il est d’autant plus important de bien mesurer leur portée. Que veut-il bien nous dire ? Pour mieux comprendre, il nous faut plonger dans l’histoire des politiques natalistes en France pour ensuite remonter à la surface les yeux plus perçants. Carricature de Chappatte, 2024 Au cours de l’histoire, l’Etat – et en particulier les hommes – ont toujours voulu contrôler les naissances, et donc le corps de la femme. Dans l’antiquité grecque, les femmes étaient perçues comme des machines à enfants sur pattes. Aristote expliquait que les femmes ne sont que des récepteurs ; c’est l’homme qui crée véritablement la progéniture, à l’image de la naissance d’Athéna laquelle sort soudainement du crane de Zeus. C’est le « devoir archaïque dominant », explique Françoise Héritier. Les naissances sont considérées comme le devoir de toute femme. La Patrie a besoin de nouvelle chair pour s’étendre et se protéger. Ce n’est pas un choix, mais un devoir bien intériorisé. Chasse aux sorcières et contrôle de la procréation par l’Etat Mais toutes les femmes ne se sont pas pliées aux exigences productives de la société patriarcale. Encore de nos jours, les Indiennes Achuar d’Amazonie ont le monopole de la procréation. « L’accouchement est une affaire de femmes, effectué dans un domaine féminin, et il est de règle qu’aucun homme ne soit présent dans le jardin pendant le travail et l’expulsion, fût-il le père de l’enfant à naître» (Philippe Descola, Le monde des jardins. In La nature domestique). De même que les « sorcières » durement réprimées au milieu de la Renaissance se caractérisaient entre autres par leur autonomie concernant la reproduction. C’est cette autonomie qu’ont brisé les autorités civiles de l’époque. Celles qui géraient la procréation étaient certes sachantes (connaissance par l’expérience), mais pas savantes. La rationalité de la Renaissance n’eut que faire de leurs herbes magiques, et les médecins professionnels s’implantèrent alors dans le processus de la naissance. Petit à petit, l’Etat s’y est invité si bien qu’aujourd’hui, il est partout ; des promesses d’allocations, au suivi médical en passant par l’accouchement en clinique publique. Ce qui est proposé comme abri pour les jeunes mères peut se révéler comme des institutions bien plus contraignantes, « quasi-carcérales ». Aussi, l’ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539 met en place l’enregistrement des naissances dans la France de l’époque. Pour contrôler les naissances, il faut d’abord les compter. La démographie est elle-même – du moins en France – « une science tournée vers l’action de l’État et subordonnée à des fins autant politiques qu’éthiques » (Lenoir, Rémi, 1995 ; cité dans Charrier, P. & Clavandier, G ,2013. Sociologie de la naissance). Mais pourquoi l’Etat s’intéressait-il de si près aux naissances ? Le contrôle du corps de la femme n’est pas une fin en soi. Derrière les naissances se trouvent des objectifs bien plus précis. Entre guerres et industrialisation En 1871, la France perd la guerre contre la Prusse. S’ensuivent de fortes tensions avec le désormais empire allemand et la première guerre mondiale aggrave le climat guerrier qui règne en France. La guerre est accompagnée d’une forte industrialisation. Ainsi, à l’époque il fallait faire des enfants afin de fournir une armée de travailleurs et de soldats. Selon Karl Marx, la révolution industrielle a été rendue possible grâce à un investissement dans le capital économique (théorie de l’accumulation primitive du capital). On pourrait rapprocher cette analyse avec la hausse des naissances, soit l’investissement dans un « capital humain ». Bref, l’Etat enjoint les Françaises à faire des enfants par peur d’un « péril démographique » qui affaiblirait davantage le pays – on retrouve une amusante critique de ce natalisme jugé quelque peu paranoïaque ici. En outre, aux pertes de la guerre, il faut ajouter la baisse de la natalité en partie à cause de la mise en place de lois sociales qui retardent l’entrée des enfants dans le marché du travail. Les familles y réfléchissent donc à deux fois avant d’investir dans un enfant qui produira de la valeur tard, trop tard peut-être. « Cependant, ce raisonnement rationnel et économique côtoie d’autres thèses plus politiques », expliquent Clavandier et Charrier. La grève des ventres A l’évidence, tous les nouveaux nés ne joignaient pas les mêmes rangs. Les familles les plus aisées n’envoyaient pas leurs enfants dans les mines ou dans les tranchées. De plus, certains constatent que dans ces mêmes familles, la restriction volontaire de grossesse est pratiquée et « il leur semble injuste que ce soient les classes laborieuses et les femmes qui aient à subir le poids de naissances nombreuses, alors qu’ils auraient besoin, pour leur émancipation, de pouvoir réguler un peu tout cela » (Éric Hello sur France Culture, 2022). Ainsi, en pleine révolution industrielle, dans les années 1890, on a observé le mouvement inédit de « grève des ventres ». Les
Le débit internet n’a jamais été aussi fort, mais à quel prix ?

Le débit internet n’a jamais été aussi fort, mais à quel prix ? Publié le4 février 2024 Image d’illustration Ne risquons nous pas de nous bruler les ailes à vouloir que l’information vienne toujours plus vite à nous ? Le débit numérique augmente drastiquement, mais à quel prix ? Il n’y a pas si longtemps, le débit internet à la campagne était de quelques méga octets par seconde. Aujourd’hui, la fibre se déploie de manière tentaculaire et permettra bientôt aux Français les plus reculés d’atteindre des débits de plusieurs centaines de mégaoctets par seconde. Nous sommes désormais capables de télécharger des sagas entières le temps de faire un thé. Malgré mon jeune âge j’ai été témoin de ce changement. Je fais partie de ceux qui mettaient un week-end à télécharger un jeu vidéo, et lorsque ma mère a installé la fibre, mon expérience a été profondément modifiée. Je pouvais alors tester des jeux de plusieurs dizaines de gigas, les désinstaller puis en installer de nouveaux, et ceci à l’infini. C’étaient alors des centaines de gigas qui venaient à moi en quelques dizaines de minutes. J’étais époustouflé, comme si j’étais devant un banquet de tous les mets du monde. En plus, la fibre optique est bien moins consommatrice d’électricité que les autres câbles en cuivre. Mais étrangement, ce sentiment d’accessibilité et de surpuissance me laissait un goût amer dans la bouche. A la même période, j’étais plongé dans la mythologie nordique par God Of War. Assez tôt dans le jeu, nous faisons la rencontre de Mimir, le dieu de la sagesse qui permit à Odin de goûter à son puits de la sagesse et de l’intelligence (Mimisbrunn). En échange Odin a sacrifié un de son œil. Il devint alors le roi borgne, celui qui voit tout mais d’une seule perspective. Aujourd’hui je me rends compte que le goût amer que je ressentais était du doute. Cet accès rapide à l’information, à la culture n’a-t-il aucune contrepartie ? Vais-je garder mon œil ? Le numérique, un secteur polluant en vogue Loin d’être immatériel, le numérique représente aujourd’hui 4% des émissions mondiales de gaz à effets de serre et pourrait même représenter 8% en 2025. Le débit internet fait partie de la partie utilisation du numérique, soit 55% de la consommation énergétique (The Shift Project, 2019). Le découplage est-il possible ? Peut-on continuer de regarder des vidéos en streaming, de télécharger des fichiers et d’écouter de la musique (consommation) tout en réduisant notre empreinte sur la planète ? La technologie nous sauvera-t-elle ? Rien n’est moins sûr. A l’image de la fibre optique, une nouvelle technologie de transfert de données qui remplace progressivement le câble en cuivre. Selon l’Arcep (Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse), la fibre est 4 fois moins énergivore que le cuivre. Mais il faut aussi prendre en compte le fait que le débit internet a considérablement augmenté. « Le monde est passé de 100 gigabits par seconde (Gb/s) circulant dans les réseaux informatiques en 2001 à 26 000 Gb/s en 2016 », explique Jean-Marc Pierson, chercheur en sciences informatiques au CNRS (citant Morley, Widdicks, Hazas, 2018). Du côté des data centers c’est encore plus impressionnant. La quantité de données gérées évolue de manière exponentielle. Même si des travaux de recherche sont actuellement menés dans le but de baisser l’impact du numérique (un exemple ici), il faut bien l’avouer : non, en dernière analyse, la technologie ne nous sauvera pas. Le gain en énergie de la fibre est écrasé par le caractère de plus en plus énergivore du numérique. C’est ce qu’on appelle l’effet rebond (pour un sujet plus précis concernant le numérique, voir cet article). Le prix du numérique Alors même que l’accessibilité à la connaissance s’est considérablement démocratisée, en France du moins, le prix à payer est fort. Le pire, c’est que personne n’annonce l’addition. Tellement ancré dans notre vie, le numérique est intouchable. La preuve, j’écris ces lignes sur un ordinateur connecté à internet et j’allumerai bientôt ma console pour lancer un Fifa. Dans le puits du numérique nous avons plongé, toujours plus avides d’immédiateté. Cela me rappelle un mythe grec ; celui du supplice de Tantale. Ce dernier ayant défié les Dieux de l’Olympe fut enfermé dans le Tartare, le pire endroit du royaume d’Hadès. Sa pénitence est singulière puisqu’il se retrouve enfermé pour l’éternité dans un lieu rempli de fruits et où coule une eau des plus pures. Le hic, c’est que dès qu’il tente de décrocher un fruit, la branche s’écarte et quand il se baisse pour prendre de l’eau, celle-ci lui glisse des mains en une fraction de seconde. Il est donc condamné à ne pas pouvoir consommer ce qu’il veut le plus au monde, comme coincé à l’état de souffrance de Schopenhauer. Aujourd’hui, c’est l’inverse : une flopée de différentes envies est contentée quelques minutes. Mais est-ce vraiment une situation plus désirable ?