Arc Raiders montre qu’une autre apocalypse est possible

Arc Raiders © Embark Studios

Arc Raiders met en scène une apocalypse robotique dans laquelle les joueurs ont le choix entre s’entraider ou s’entretuer. Les développeurs laissent ainsi les joueurs découvrir que l’apocalypse peut s’affronter en commun.

Vite, il faut que je me dépêche. Mon sac est surchargé et je cherche désespérément de l’énergie pour continuer à courir. Plus qu’une cinquantaine de mètres pour atteindre le point d’extraction. A l’arrivée, il parait étrangement désert. Je descends tranquillement. En bas, c’est la pénombre. J’attends. Tout ce que je vois, c’est le « bip bip » du métro qui arrive. Enfin, la rame arrive et les portes s’ouvrent. J’entre alors et tombe nez à nez avec un autre humain. J’ai à peine le temps de lui lancer un « friendly » pour lui signifier ma non-agressivité qu’il sort son arme et m’abat froidement. « Sorry » lâche-il sans trop de conviction avant de s’accroupir pour me vider les poches.

Bienvenue dans Arc Raiders, le nouveau jeu vidéo d’Embark Studios (The Finals, 2023), qui a raflé le prix du meilleur jeu multijoueur aux prestigieux Game Awards 2025, coiffant au poteau Battlefield 6, autre grand favori. Dans cet extract shooter, les humains se sont réfugiés sous terre pour s’abriter d’une invasion de robots nommés Arcs. Mais la surface, bien qu’hostile et apocalyptique, abrite encore de nombreux matériaux utiles à la survie de l’humanité. Alors, certains humains, les Raid

« Le robot s’est métamorphosé en allié de l’Apocalypse »

« Mettre en scène l’apocalypse se fait depuis des centaines d’années », observe Bertrand Vidal, sociologue spécialiste du survivalisme et amateur de jeux vidéos. « Dans le cas d’Arc Raiders, l’utilisation de robots n’est pas un hasard est un fort témoin de notre époque. A l’origine, le robot était l’esclave. Mais depuis que le mythe du progrès s’est effondré, l’imaginaire autour du robot a évolué pour devenir dangereux. Il s’est métamorphosé en allié de l’Apocalypse, comme un Terminator. »

Heureusement, le Terminator devient l’allié de l’humanité dans le deuxième opus. Mais dans le cas d’Arc Raiders, le scénario est différent car les humains, représentés par les joueurs, ont également la possibilité de s’affronter.

L’homme, un loup pour l’homme ?

C’est ce qu’on appelle un jeu PvPvE (player versus player versus environment). C’est à dire qu’il mélange la menace environnementale (Arcs et événements météorologiques) et la menace induite par le mode de jeu en multijoueur. A l’origine, Arc Raiders devait être un simple jeu PvE dans lequel les joueurs ne pourraient que s’entraider, mais les développeurs ont finalement décidé de laisser le choix au joueur.

La principale menace reste les Arcs. Ici, une patriarche dont l’oeil rouge fait terriblement penser à HAL, l’intelligence artificielle de 2001, l’odyssée de l’espace (Stanley Kubrick, 1968) © Embark Studios

« Cette décision ouvre la voie au classique dilemme survivaliste, deux visions qui s’opposent, analyse le sociologue. D’abord, la vision individualiste dans laquelle faire le plus de crasses à l’autre apparait comme la stratégie la plus efficace. Tuer avant d’être tué. Ensuite, la vision de l’entraide. Elle est plus difficile car elle nécessite d’avoir confiance. Le problème, c’est que dans le monde apocalyptique, tout s’est effondré. Les murs et la morale avec. »

Inconsciemment, on pourrait penser que la première stratégie est la plus réaliste et que la seconde est un fantasme. Et c’est normal, abonde le sociologue, car l’écrasante majorité des récits apocalyptiques met en scène l’option égoïste. « Pour survivre dans un monde de fou, il faudrait développer sa propre folie. C’est ce que montre Mad Max [littéralement Max le fou en Français]. » Pourtant, l’entraide est moins fictionnelle qu’il n’y parait. « Lors des coulées de boue en 1999 au Venezuela, l’anthropologue Sandrine Revet a remarqué qu’on faisait preuve de beaucoup de solidarité par exemple. »

« Ça vaut le coup d’être sympa »

Dans Arc Raiders, c’est à peu près la même chose. Si les serveurs duo ou trio sont plus agressifs, les serveurs solo sont en majorité pacifiques. Pour me donner une idée plus précise, j’ai mené plusieurs interviews dans le jeu en me déclarant comme journaliste au préalable.

Après que GetRajt m’ait aidé à me défaire d’un drone, il m’a confié être toujours coopératif avec les autres. « Je pense que 70% des joueurs sont gentils et les autres attendent une ouverture pour rafler ton loot [équipement]. » Pourtant, il choisit l’entraide. « Dans la partie d’avant, j’étais avec une personne qui a looté [récolté] plus vite que moi. Il a vu que je n’avais rien eu et m’a donné un Volcano [une arme très rare]. Donc oui, je pense que ça vaut le coup d’être sympa », juge-t-il avant de s’effondrer dans la nuit.

Pendant cinq minutes, j’ai interviewé GetRajt sur le toit d’un hangar dans Arc Raiders © Capture d’écran

Pour André, c’est différent. Je le rencontre alors qu’il jure à haute voix. « Bullshit, bullshit, bullshit ! Ce jeu est ridicule », grogne-il tout seul. Lui a déjà tué quelqu’un dans le dos. « Une fois. Et j’ai aimé ça », ajoute-t-il d’un air étrange qui aurait fait frémir les deux joyeux lurons Belges qui dansent un peu plus loin sur un chemin ensablé. « On fait partie des 1% de joueurs inoffensifs qui peuplent ce monde », annonce dramatiquement Nelson. Et son ami Famous_Pro d’acquiescer : « Si on ne tue personne, on rend ce serveur meilleur ».

Que d’amour dans les pixels, mais serait-ce la même chose dans le monde physique ? Que se passerait-il si l’Apocalypse arrivait sur notre Terre ? Ou plus simplement une crise ? « Je pense que si une situation semblable advient, ce sera beaucoup plus violent », confie GetRajt. Pour Bertrand Vidal, rien n’est moins sûr. « Si on ne produit que des oeuvres qui mettent en scène la stratégie individualiste, on va croire que c’est la seule solution. Les jeux vidéos ne sont pas moins réels et ont aussi leur rôle à jouer. Ce sont des laboratoires sociologiques. » En effet, Arc Raiders est un jeu interactif où l’histoire s’écrit en live. Le futur se trouve peut-être dans les manettes des joueurs.

0 0 votes
Évaluation de l'article
S’abonner
Notification pour
guest
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire